En octobre dernier, je me suis lancée dans une formation diplômante de création littéraire à la fac de Cergy-Pontoise, et je dois dire que mon écriture est mise à rude épreuve. Je dis cela avec beaucoup d’excitation. Parce que j’y suis allée pour ça. Être au clair avec mon écriture. L’accepter telle qu’elle est. L’apprivoiser aussi.

C’est très étrange, car alors que nous enchaînons les cours de mises en récit, enjeux et caractéristiques de l’écriture créative ou encore écritures contemporaines, il y a un module en particulier qui m’a questionnée. Il s’agit de celui de la relation à la langue. Pour ce module précis, notre professeure nous a demandé de produire un texte très personnel sur notre relation avec la langue française. J’ai été très déstabilisée par cette demande.  Comment écrire sur une relation avec quelque
chose d’aussi abstrait et pourtant si présent dans mon quotidien, dans ce qui fait que je suis celle que je suis.

Cette langue qui m’a façonnée, avec laquelle j’ai toujours vécu. Celle qui a poussé au placard ce créole ancestral, surtout au sein du foyer familial. Cette langue que l’on m’a présentée comme synonyme d’intelligence, de savoir. Cette langue pleine de secrets, de barrières aussi. Grande, impressionnante, hermétique parfois. Comment réussir à parler de tout cela ? Comment dire que, grâce à elle j’ai appris à m’évader, à découvrir.

J’ai pris un plaisir infini à décortiquer ses fondations en découvrant, au hasard des pages, des mots incongrus, des mots rigolos, des mots sérieux aussi et souvent
des mots nouveaux. Et puis, il y a la lecture. En fait, je crois que ma relation avec la langue française a vraiment commencé avec la lecture. Pour moi c’est
synonyme de relation sincère, maternelle, chaleureuse, bienveillante. C’est peut-être ce qui explique que, même quand elle a tenté de m’impressionner, avec
ces mots érudits,  je ne me suis jamais sentie mise de côté ou réellement snobée. Parce qu’entre elle et moi, il n’y avait pas de place pour ça. Parce qu’elle savait qui j’étais et moi je savais tout ce que je lui devais.

Mais, il est vrai que la langue peut être enfermante. Parce que, oui, elle est exigeante.

Ce passage de « La genèse du poème » me laisse penser que ce questionnement sur la relation à la langue, et donc à l’écriture, est loin d’être une nouveauté !

Bien souvent j’ai pensé combien serait intéressant un article écrit par un auteur qui voudrait, c’est-à-dire qui pourrait raconter, pas à pas, la marche à suivre progressive qu’a suivie une quelconque de ses compositions pour arriver au terme définitif de son accomplissement. Pourquoi un pareil travail n’a-t-il jamais été livré au public, il me serait difficile de l’expliquer ; mais peut-être la vanité des auteurs a-t-elle été, pour cette lacune littéraire, plus puissante qu’aucune autre cause. Beaucoup d’écrivains, particulièrement les poètes, aiment mieux laisser entendre qu’ils composent grâce à une espèce de frénésie subtile, ou d’intuition extatique […]. 

 

Edgar Allan Poe, 1871

Quand il a été question pour moi de prendre mon écriture au sérieux et d’envisager d’animer des ateliers d’écriture à Reims et à Châlons-en-Champagne, je me suis heurtée à des freins que la société a rendus miens. Suis-je capable ? Mais qui suis-je pour parler d’écriture après tout ? Toutes les écritures se valent-elles ? Bien sûr que non, il y en a qui sont supérieures voyons !

Parce que j’avais cette croyance, bien ancrée, que l’écriture était réservée à une « élite », une caste dont je n’appartenais pas et n’appartiendrai jamais. C’était comme si une personne tierce érigeait un mur entre cette amie, avec qui j’avais grandi, en qui j’avais une confiance absolue, et moi, en me disant que mon amie ne souhaitait plus être mon amie et qu’à compter d’aujourd’hui, il valait mieux faire en sorte de l’oublier et ne plus la déranger !

Dans le livre « Ateliers d’écriture littéraire », dont je vous livre un extrait, les mêmes questionnements, avec un avis tout aussi tranché sur la question :

Des enquêtes avaient montré que si le désir le plus répandu, chez les adultes, était d’écrire un livre, la plupart s’en estimaient incapables. L’école ne les avait pas formés à cela. L’institution scolaire donnait en effet, de l’écrivain, l’image d’un individu appartenant à une élite parce qu’il aurait reçu un don qui ne s’apprend pas. Cela était renforcé par la conception même des émissions littéraires qui incitaient les écrivains à parler de leur vie plutôt que de leur pratique. Le « Pourquoi écrivez-vous ? » occultait complètement le « Comment écrivez-vous ? ». Les anecdotes biographiques masquaient le travail, empêchant la prise en considération de la matière travaillée (la langue et le langage), et de la manière d’enchaîner les tâches, ce qui aurait pu aider un spectateur à prendre plume et/ou clavier. Et peu d’écrivains avaient la générosité de partager leur savoir-faire. Beaucoup préféraient ne rien dire du travail  exigeant et difficile dont étaient issus leurs textes, désirant rester sur le piédestal – inaccessible – de ceux qui appartiennent  à un happy few de privilégiés, à qui « ça vient comme ça ! ».

 

Claudette Oriol-Boyer, 2013

Alors, que raconter ? Comment dire toutes ces choses, et en même temps comment parler sincèrement de cette relation première, vierge de tous ces freins, de tous ces codes, de toutes ces barrières. Comment lui dire que, grâce à elle, j’ai eu mille vies. J’ai tellement de gratitude pour tous ces écrivains qui ont su apprivoiser la langue française comme moi je tente de le faire aujourd’hui.

Voilà, j’ai décidé de ne retenir que cela. Le plaisir, le désir, la joie espiègle de l’exploration et de la découverte. Bref, le meilleur.

Je vous livre donc mon texte, que j’ai nommé : Mon amie, la langue.

C’est ma force et ma faiblesse.

Celle qui me connait mieux que quiconque et mieux que moi-même.

Grâce à elle, je me suis sentie vivre. Non, plus que ça, je me suis sentie vivante.

Grâce à elle, j’ai arrêté de lutter pour commencer à panser.

Panser le rejet de celle que j’étais,

Compenser ce manque, ce trou béant,

Insondable, insatiable, vorace.

Comprendre qu’avant c’était avant,

Et que le temps le plus important c’est le présent.

Accepter d’avoir trop fait, d’avoir trop dit,

Et aussi d’avoir beaucoup ri.

Toutes ces journées à feuilleter le dictionnaire,

Á la recherche d’un nouveau mot, d’un nouveau mystère,

D’une nouvelle énigme à résoudre

Et d’un nouvel air à se donner.

Parce qu’à défaut d’être, la langue m’a appris à paraître.

Oui, je l’avoue, la langue m’a sauvée.

Plus qu’une guerre de mots,

Elle m’a sauvée des maux,

Qui sont arrivés en rafale,

Ne me laissant aucune trêve,

Sinon celle d’une respiration brève,

Inespérée, salvatrice, libératrice.

Parce qu’à défaut de panser, la langue m’a appris à encaisser.

Quand j’étais perdue, elle me révélait.

Quand j’étais triste, elle m’amusait.

Quand j’étais à bout, elle me supportait.

Quand j’étais rien, elle me donnait tout.

Un sens, une direction, un but,

Une brise telle une caresse pour entretenir la lutte.

Parce qu’à défaut d’exister, la langue m’a appris à clarifier.

Celle de la vie, celle de ma vie.

Et quand, enfin, j’ai pu regarder,

C’est encore elle qui était aux manettes.

Comment me direz-vous ?

En étant là, tout simplement,

Et en me susurrant au creux de l’oreille :

T’inquiète, Ça va aller.

Parce qu’à défaut de résister, la langue m’a appris à accepter.

 

 

Textes et photos de Lydie S.