Pendant de longues années, j’ai vécu ma vie comme un défi. J’avais trop de choses à prouver à trop de gens. Il fallait que je leur montre à tous que j’arriverais à vivre et à vivre bien. Que malgré les obstacles mis volontairement sur ma route, je ne flancherais pas. J’avais cet objectif dans le viseur et je ne l’ai pas lâché. J’osais à peine cligner des yeux pour ne pas perdre ma cible. J’ai verrouillé tout un tas de mécanismes pour être certaine d’atteindre ce but. Et je l’ai atteint. Sauf que je n’avais pas envisagé de me sentir aussi mal en l’atteignant. Un peu comme si, je me rendais compte tout à coup que j’avais couru la mauvaise course. Le hic de l’histoire c’est que j’avais l’impression d’avoir tout donné dans cette course. Toute ma hargne, toute mon énergie vitale, toute ma concentration. Je la voulais cette 1ère place et je l’ai eue. Mais alors, pourquoi je me sentais si vide à l’intérieur ?! Je leur avais montré p**** que je pouvais la gagner haut la main cette course. Haut la main haha

Et pendant des jours, cette boule. Juste là, au creux de l’estomac. Impossible de m’en défaire. Impossible d’en connaitre la cause. Je savais que je n’étais pas là où je voulais être mais ça ne pouvait pas être ça ! J’avais atteint l’objectif suprême qui était de montrer à la terre entière que je faisais partie des gagnants. Dans ma tête, j’étais persuadée que c’était un passage indispensable pour que j’aille mieux.

Alors, pourquoi ça n’allait pas mieux ?! Pourquoi cette putain de boule m’empêchait de respirer ?! Pourquoi, je ne me sentais pas au summum de la plénitude ?

Un matin, je me suis réveillée avec un message Facebook qui allait m’apporter quelques éléments de réponse. Ce message provenait de quelqu’un que j’avais rêvé rencontrer au moins une bonne centaine de fois. Ce message provenait de mon père. Ce père que j’ai eu la chance de rencontrer 2 fois, en tout et pour tout, dans ma vie ! Il y a 5 ans donc mon père m’annonçait vouloir me revoir. Cela faisait 15 ans que je n’avais eu aucune nouvelle de lui. Après quelques échanges de mail, j’accepte de le rencontrer. Il était important que je lui montre que je m’en étais sortie. Sans lui. Puis, très vite, j’ai eu envie de plus. J’ai eu envie de le connaitre et à travers lui me connaitre. J’ai eu envie qu’il m’aime. Un peu. Malgré toutes ces années écoulées. J’avais soif de cette nouvelle expérience, dont j’avais été si longtemps privée : celle d’avoir un père ! Á chacune de nos rencontres, je buvais ses paroles. Ma pudeur m’imposait de lui poser peu de questions. Persuadée j’étais d’avoir un jour prochain toutes les réponses. Sauf qu’elles ne sont jamais venues les réponses. Pire, j’avais ce désagréable sentiment d’être son faire-valoir. Á travers moi, il se donnait bonne conscience. Cette envie soudaine de rencontre n’était rien d’autre qu’un besoin égoïste d’apaiser sa conscience… à lui !

Et moi dans tout ça ? Il y pensait au moins ? Sincèrement, je n’en avais aucune idée.  Pire, je n’en étais pas persuadée.

J’ai failli reprendre ma course effrénée.

Vous savez, celle du début où il est question de crier à la terre entière que l’on vaut quelque chose. J’ai failli. J’ai voulu m’aplatir, me contorsionner, faire semblant d’être. Pour lui.

Je ne l’ai pas fait. Je ne l’ai pas fait parce que je me rendais compte que la femme que j’étais devenue n’avait plus rien à voir avec l’enfant ou l’ado que j’étais. Je n’avais plus envie. De jouer la gentille fille. De faire semblant. De m’oublier. De me contorsionner. Je n’avais plus envie d’espérer, d’attendre ce père, qui je le savais dorénavant, ne viendrait plus (il y a des signes qui ne trompent pas !).

Je crois que celle que je suis ne serait rien sans l’enfant que j’ai été. Et je réalisais à ce moment-là que j’avais grandi. Ce n’est pas que je me rendais compte que je n’avais plus besoin de père. Non. Je crois qu’en réalité, je réalisais que j’avais réussi à grandir sans père. J’avais réussi à mener ma vie sans lui. Je me sentais fière et peinée à la fois. Parce que je n’avais plus besoin de lui. De cet amour qu’il m’avait interdit.

C’est là que j’ai compris : je n’avais plus besoin de tirer les boulets de mon enfance et de mon adolescence. Je n’en avais plus besoin. Je n’en avais pas besoin.  Mes envies étaient ailleurs, mes joies étaient ailleurs. Mon équilibre était ailleurs. Ma course effrénée n’avait plus lieu d’être ! Je réalisais que j’avais grandi et que je n’avais pas pris le temps de faire ma mise à jour.

Depuis cette histoire, 5 années se sont écoulées durant lesquelles je me suis défaite, petit à petit, de tous mes poids. Aujourd’hui, je me sens bien plus légère. Bien plus ancrée. J’ai fait le choix de me souvenir que du meilleur. Ce nouveau regard a été pour moi une 2nde chance. Pas de mieux faire. Non. De faire. Simplement. Á ma manière.

Cette semaine, Sébastien Fritsch nous parle de son rapport tout particulier à l’écriture. Celui de donner une 2nde chance à cette vie que nous traversons tous avec plus ou moins d’attention. Á ces instants qu’il capte et emprisonne sur le papier en leur offrant une toute autre issue.

Que la découverte soit belle.